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Le Croissant : le concept et le mot. Contribution à l'histoire de la dialectologie française au XIXe siècle

Guylaine Brun-Trigaud

Texte d’une thèse de doctorat soutenue à Paris XIII en 1989.

BRUN-TRIGAUD Guylaine / Le Croissant : le concept et le mot. Contribution à l'histoire de la dialectologie française au XIXe siècle

BRUN-TRIGAUD Guylaine / Le Croissant : le concept et le mot. Contribution à l'histoire de la dialectologie française au XIXe siècle

Avant-propos


L’étude suivante est la publication d’une thèse, intitulée Formation du concept Croissant : contribution à l’histoire de la dialectologie française au XIXe siècle, dirigée par Jacques Chaurand et présentée à la Faculté des Lettres de l’Université de Paris XIII en vue de l’obtention d’un doctorat nouveau régime en décembre 1989.

Il nous est agréable aujourd’hui de remercier tous ceux qui se sont intéressés à nos recherches et en particulier, Mme Marie-Rose Simoni-Aurembou qui, tout au long de ces dernières années, a témoigné de l’attention et de l’intérêt à notre travail en l’encadrant, ainsi que MM. Jacques Chaurand et Gabriel Bergounioux dont les suggestions nous ont été extrêmement précieuses dans certaines étapes de notre recherche.

Nous tenons aussi à exprimer notre plus vive reconnaissance à Melle Brigitte Horiot de l’Université de Lyon III, qui a permis la publication.

Enfin ce travail est dédié à ceux qui depuis de longues années nous ont aidée et soutenue pour le mener à bien.

Préface


Guylaine Brun-Trigaud voulait étudier le parler de son pays natal, entre Creuse et Indre. Elle est très vite tombée sur le terme Croissant, employé par les dialectologues à propos de cette partie de la France ; le mot est généralement attribué à un groupement de parlers intermédiaires situés entre les dialectes français et occitans, mais qui n’ont par ailleurs jamais fonctionné en un ensemble historiquement stable et cohérent. Que cette métaphore frappante, si couramment employée réponde à un contenu si flou, qu’elle soit en outre, un lieu de contestations ne semble pas avoir ému les chercheurs depuis 1913, date à laquelle J. Ronjat avançait cette notion dans sa thèse. C’est le sort de beaucoup de disciplines qu’elles ne s’interrogent guère sur leur passé. Mais l’esprit aigu de G. Brun-Trigaud a été aussitôt attiré par l’étrangeté ; et son livre sort des questions qu’elle s’est posées, des recherches historiques qu’elle a engagées.

Par le fait, il est devenu une histoire méthodique des développements de la dialectologie dans le domaine français ; on en avait bien besoin depuis les travaux lointains et souvent aventurés de Sever Pop. On apprendra que des hypothèses vénérables comme celles de l’Abbé de Sauvages ou de Court de Gébelin, au XVIIIe siècle, seront reprises jusqu’à la fin du XIXe siècle, et encore maintenant.On verra l’importance des travaux fondateurs des Coquebert de Montbret, père et fils, sur les patois, menés sous le Premier Empire dans le cadre des enquêtes statistiques sur l’état de la France, avec tous les parti-pris de l’époque. G. Brun-Trigaud ajoute beaucoup aux découvertes de Brunot dans l’HLF et surtout "situe" ces recherches dans l’histoire de la discipline en regardant à la loupe l’abondante correspondance entretenue par les Coquebert avec leurs correspondants.

Mais j’ai été surtout passionné par les analyses d’un moment crucial, celui où G. Paris et P. Meyer installent leur autorité toute neuve, à leur retour d’Allemagne dans les années 1860, visant à créer une recherche française scientifique dans le cadre de l’Université. On connaît le célèbre débat qui opposa Meyer et Ascoli, peu après la fondation de la Romania, et les suites de l’affrontement : Meyer, appuyé par Paris, contestait les limites englobant dialectes et patois, il vantait l’étude systématique de faits isolés qui devait montrer les glissements insensibles des formes, des sons et des mots. Paris et Meyer contestaient même la netteté de la ligne — ou zone ou bande — qu’on s’accordait à voir séparer les pays d’oc et d’oïl. Position idéologique (les universitaires soudent l’unité de la République autour de l’unité de la langue et refusent le morcellement) et institutionnelle : les deux professeurs au Collège de France assoient leur pouvoir en s’opposant aux Allemands, détenteurs de la légitimité, mais en s’opposant aussi à ces chercheurs régionaux qui, depuis un siècle, ont fourni dans le désordre des centaines d’inventaires des patois. Le célèbre discours de 1888, prononcé par G. Paris devant les Sociétés savantes, lieu sensible s’il en fut, écrase la prétention de ces marginaux et couvre de sarcasmes des résultats obtenus loin des pouvoirs parisiens et des Universités allemandes. Victoire imprudente et qui devait peser lourd sur le destin de la linguistique, mais, en premier lieu de la dialectologie. Car la France ne disposait pas de la richesse en personnel des Universités allemandes ; les maigres recrues des Facultés françaises ne pourront pendant longtemps assurer que quelques recherches isolées. Il faudra attendre cinquante ans, les équipes de Dauzat, relayées par le CNRS pour que soit assurée une couverture méthodique. Et encore n’ont-elles pas résolu l’hypothèque de la jonction mal réglée entre les théoriciens et les praticiens.

Or les faits sont têtus. Les "positivistes" Paris et Meyer fulminaient de leur bureau parisien ; sur le terrain. Ch. de Tourtoulon et O. Bringuier avaient bien montré, enquêtant de village en village dès 1873, que ces limites existaient bel et bien et que, de façon spectaculaire, les isoglosses se rassemblaient, par exemple dans le "sous-dialecte marchois" constituant une limite spectaculaire et participant de ce qui allait être le Croissant. Démonstration d’autant plus saisissante qu’elle s’accompagnait de cartes, d’un mode de transcription original, de considérations ethnologiques, etc ; seule l’autorité de G. Paris les réduirait au silence. Mais c’est un savant respecté, Gilliéron, qui, à partir de 1895, dans le cadre fixé par ses maîtres, Paris et Meyer, apporterait, comme malgré lui, par simple respect des faits et des réponses des sujets, l’appui le plus décisif aux résultats présentés par Tourtoulon et Bringuier ; sans que justice soit rendue à ces inventeurs.

Comme quoi l’étude méthodique d’un fait précis, la naissance d’une métaphore, le Croissant, peut conduire à mettre en cause le système entier de la recherche, institution et théorie.

Si j’ajoute que le travail de G. Brun-Trigaud est superbement érudit, clair et rigoureusement argumenté, enrichi de multiples cartes, le plus souvent dressées par l’auteur, d’autant plus que l’usage de la carte pour l’étude des patois n’apparaît que dans les années 1840, on comprendra que je vante un ouvrage qui devrait être lu par quiconque s’intéresse non seulement à la dialectologie et à la linguistique, mais aussi à l’histoire des sciences.
 

Jean-Claude Chevalier
URA CNRS n° 381

 

Référence

BRUN-TRIGAUD Guylaine / Le Croissant : le concept et le mot. Contribution à l’histoire de la dialectologie française au XIXe siècle / Lyon : Université Lyon III Jean Moulin, 1990 (Centre d’études linguistiques Jacques Goudet. Série « dialectologie » ; 1) / ISBN 2-908794-00-4 / 446 pages